Cameroun: Franck Hertz, l’ombre discrète qui s’approche du pouvoir

Franck Hertz, l’ombre discrète qui s’approche du pouvoir

Franck Hertz, l’ombre discrète qui s’approche du pouvoir

Fils de Chantal Biya, entrepreneur formé à Paris, il construit patiemment son empire logistique et énergétique. À Yaoundé, on commence à se demander : jusqu’où ira-t-il ?

Une scène au Four Seasons George-V, à Paris, le 24 juillet 2025 nous avait marqué. Il est un peu plus de 17 heures, l’hôtel bruissant de la fin des Jeux olympiques. Dans le hall feutré, un homme d’une quarantaine d’années, costume sobre, lunettes discrètes, traverse la foule sans bruit. Franck Hertz n’est pas là pour les selfies. Il accompagne simplement la délégation présidentielle camerounaise. Pourtant, plusieurs regards se posent sur lui. Longtemps resté en retrait, ce fils de la Première dame Chantal Biya commence à occuper l’espace. Pas par des déclarations tonitruantes, mais par des faits : une entreprise qui grandit, des sièges dans des conseils stratégiques, une présence de plus en plus remarquée aux côtés du président Paul Biya. À 93 ans, ce dernier laisse planer l’inévitable question de la succession. Et dans les salons de Yaoundé comme dans les couloirs feutrés de Paris, on murmure désormais le nom de Franck Hertz.

Un parcours forgé loin des projecteurs

Franck Hertz naît en 1987, jumeau de Patrick, du premier mariage de Chantal Pulchérie avec Louis Hertz, un homme d’affaires discret décédé en 2009. La famille Hertz est déjà ancrée dans l’import-export, l’immobilier et la logistique, entre le Cameroun et la France. Quand Chantal épouse Paul Biya en 1994, les jumeaux intègrent le cercle présidentiel sans lien de sang direct avec le chef de l’État. Ils grandissent dans cette position particulière : ni tout à fait enfants du palais, ni tout à fait outsiders.

Franck choisit très tôt la voie des études. Direction Paris : un BBA en commerce international, puis un MBA en gestion logistique et supply chain à l’ISC Paris en 2012. Ce n’est pas un choix anodin. Dans un pays où les routes sont parfois impraticables, où les ports saturés font perdre des semaines aux importateurs, maîtriser la logistique est presque un art de survie économique.

De retour au Cameroun, il fait ses armes chez Total Gas & Power comme analyste, puis à la Société nationale des hydrocarbures (SNH) entre 2012 et 2014. Deux expériences qui le marquent : d’un côté la rigueur des grandes compagnies pétrolières, de l’autre les réalités très locales des relations institutionnelles. En octobre 2013, il lance HLOG (Hlogistics), une société de transit, transport de matériels lourds et manutention portuaire. Douze ans plus tard, en février 2026, il passe de PDG à président du conseil d’administration – signe, selon les observateurs, qu’il a su transformer une start-up familiale en structure mature.

HLOG s’installe aux endroits clés : le port de Douala, qui avale encore l’essentiel du trafic national, et Kribi, le terminal en eau profonde censé devenir le hub régional. En 2023, l’Autorité portuaire lui concède 5 000 m² pour le stockage et le stevedoring. Une surface modeste, mais stratégique dans un port où chaque mètre carré compte.

Les marchés publics, entre compétence et soupçons

HLOG grandit au rythme des grands chantiers camerounais. L’entreprise décroche des contrats pour les stades de la CAN, pour le barrage de Nachtigal, et développe Créa Consult dans les routes (environ 2 milliards de FCFA de marchés). Franck Hertz met en avant la fiabilité, la traçabilité, la capacité à livrer dans les délais – des qualités rares quand les pluies transforment les pistes en bourbier.

Pourtant, ces succès ne passent pas inaperçus. Dans un pays où les appels d’offres publics sont scrutés, certains y voient la main de la Première dame. Des médias d’investigation comme Africa Intelligence évoquent dès 2022 les « discrètes affaires » des Hertz. Sur les réseaux sociaux et dans la presse d’opposition, on parle d’un « empire » familial. Franck Hertz ne répond jamais directement à ces accusations. Ses proches insistent sur son parcours : un vrai MBA, une vraie expérience chez Total, une entreprise qui a survécu à plus d’une décennie de crises économiques.

L’énergie et la diplomatie : un virage remarqué

2025 marque un tournant. En avril, Franck Hertz entre aux conseils d’administration de Tradex Equatorial Guinea et Tradex RDC, deux filiales de la SNH. Son principal soutien ? Nathalie Moudiki, fraîchement nommée inspectrice générale de la SNH. Il participe aussi aux négociations autour du projet Cstar Tank Farm à Kribi : un immense site de stockage de 250 hectares, impliquant la SNH, Tradex et des partenaires privés.

En septembre 2024, il accompagne la délégation camerounaise au sommet Chine-Afrique à Pékin, aux côtés de son demi-frère Emmanuel Franck Biya. Objectif : consolider les partenariats dans la logistique et l’énergie. Pour un homme qui cultivait la discrétion, ces apparitions publiques sont un signal fort.

Un Cameroun qui change, un homme qui s’impose

Les ports camerounais progressent : +10,76 % de trafic au premier semestre 2025, 1 599 navires en 2025 contre 1 302 en 2021. Kribi monte en puissance, Douala modernise ses infrastructures. HLOG est bien placé pour en profiter. Dans l’énergie, l’entrée chez Tradex s’inscrit dans une stratégie régionale : sécuriser des débouchés pour le brut et le gaz camerounais.

Mais l’histoire de Franck Hertz dépasse le business. Elle touche à la question qui hante Yaoundé : après Paul Biya ? En mars 2026, Jeune Afrique publie un long portrait où il est décrit comme « s’imposant progressivement dans l’entourage présidentiel ». Son apparition remarquée aux JO de Paris 2025, aux côtés du président, alimente les spéculations. Il n’est pas un Biya de sang, mais son lien avec Chantal Biya et son profil d’entrepreneur lui donnent une légitimité particulière dans un système qui valorise la continuité.

Des voix contradictoires s’élèvent. Certains analystes rappellent que le régime sait équilibrer les influences : les enfants biologiques de Paul Biya, les barons du RDPC, les réseaux historiques. D’autres soulignent la professionnalisation : un homme formé à l’étranger, capable de gérer des contrats complexes, loin de l’image caricaturale du « fils de ».

Et demain ?

Franck Hertz incarne un Cameroun en transition : riche en ressources, mais fragile sur le plan institutionnel ; ambitieux sur le plan économique, mais marqué par des soupçons persistants de népotisme. Son parcours pose une question simple et profonde : dans un pays qui rêve de diversification au-delà du pétrole et des ports, quel rôle restera-t-il aux entrepreneurs qui n’appartiennent pas aux cercles du pouvoir ?

Pour l’instant, Franck Hertz continue d’avancer sans faire de bruit. Il structure ses entreprises, prend des sièges stratégiques, accompagne les délégations officielles. À Yaoundé, on le regarde faire. Et on attend la suite. Car dans ce pays où l’avenir se dessine souvent en coulisses, les hommes discrets finissent parfois par devenir les plus visibles.

Renaud. Doss

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