Cotonou, 21 mars 2026. Au Palais des congrès, sous les applaudissements et les chants de militants, Romuald Wadagni, ministre d’État chargé de l’Économie et des Finances, dévoile officiellement son projet de société pour 2026-2033. Intitulé « Plus loin, ensemble », ce document d’une soixantaine de pages, brillamment illustré, est présenté comme la suite logique du travail accompli depuis dix ans sous la présidence de Patrice Talon. À 49 ans, l’ancien expert-comptable devenu dauphin désigné du chef de l’État sortant aborde l’élection du 12 avril en position de favori incontesté.
Le Bénin vit un moment particulier. Patrice Talon, au pouvoir depuis 2016, ne se représente pas, fidèle à la limite de deux mandats. Après une décennie marquée par des réformes économiques rigoureuses, une croissance soutenue et une refonte du paysage politique, le pays passe le relais. Romuald Wadagni, investi en octobre 2025 à Parakou aux côtés de la vice-présidente sortante Mariam Chabi Talata, incarne cette transition. Face à lui, un seul adversaire validé par la Cour constitutionnelle : Paul Hounkpè, du parti Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE). Les autres candidatures, y compris celles de l’opposition la plus critique, ont été écartées pour des raisons de parrainages ou d’irrégularités.
Un parcours de technocrate au service de la rigueur budgétaire
Romuald Wadagni n’est pas un politicien de terrain classique. Né en 1976 à Lokossa, dans le département du Mono, il a grandi dans une famille où l’économie et les chiffres étaient familiers – son père était statisticien-économiste. Après un baccalauréat scientifique au Bénin, il part en France pour un master en finances à l’École supérieure des affaires de Grenoble (dont il sort major de promotion), obtient le titre de CPA aux États-Unis et suit une formation à Harvard Business School. Pendant dix-sept ans, il gravit les échelons chez Deloitte, devenant l’un des plus jeunes associés du groupe en France avant de diriger les opérations en République démocratique du Congo.
En avril 2016, à 39 ans, Patrice Talon le nomme ministre de l’Économie et des Finances. Reconduit en 2021 avec le rang de ministre d’État, il reste à ce poste clé pendant toute la décennie Talon. Son bilan est souvent résumé en quelques mots : rigueur, transparence, croissance. Le Bénin a stabilisé ses finances publiques, ramené le déficit budgétaire vers la norme communautaire de l’UEMOA (3 % du PIB), amélioré sa notation souveraine et accédé aux marchés internationaux dans des conditions favorables. La croissance a oscillé autour de 6 % ces dernières années, avec des pics plus élevés récemment. Wadagni a été plusieurs fois distingué comme l’un des meilleurs ministres des finances d’Afrique.
Dans son projet, il promet de « continuer, corriger et amplifier » ces acquis. Le slogan « Plus loin, ensemble » traduit cette idée : ne pas tout recommencer, mais consolider et aller plus loin, en impliquant davantage les citoyens.
Les trois priorités du programme : bien-être, économie diversifiée, cohésion nationale
Le document « Plus loin, ensemble » structure sa vision autour de trois grandes priorités, déclinées en secteurs concrets.
Priorité 1 : Le bien-être social pour tous. Santé, protection sociale, éducation, nutrition, eau potable, cadre de vie, sport… Ces domaines reviennent en force. Le programme insiste sur l’accès universel et de qualité. Par exemple, il évoque la nécessité de renforcer les filets sociaux, d’améliorer la couverture maladie et de lutter contre la malnutrition, surtout chez les enfants. L’éducation est présentée comme un levier majeur pour l’avenir, avec un accent sur la formation technique et professionnelle.
« Plus loin, ensemble » -Programme 2026-2033
Priorité 2 : Une économie diversifiée et compétitive. Agriculture, industrie et commerce, énergie, infrastructures et transports, tourisme, arts et culture, artisanat, inclusion financière… L’ambition est claire : ne plus dépendre seulement du coton et du port de Cotonou, mais créer de la valeur ajoutée partout. Le texte mentionne la mise en place progressive de six pôles de développement territorial, pour transformer les potentialités locales (agricoles, touristiques, artisanales…) en opportunités concrètes de revenus et d’emplois, en particulier pour les jeunes et dans les zones rurales.
« Plus loin, ensemble » -Programme 2026-2033
Priorité 3 : La cohésion nationale et la sécurité. Libertés et démocratie, médias, paix et justice, finances publiques, administration, décentralisation, sécurité et défense, diplomatie… Le programme défend un État de droit fort. Il rappelle les avancées des dix dernières années : alignement des mandats électoraux, réforme du système partisan, quota de 24 % minimum de femmes à l’Assemblée nationale (passé de 6 à au moins 28 députées), création du Sénat, incrimination des violences basées sur le genre, modernisation de l’identité nationale via la digitalisation, etc.
« Plus loin, ensemble » -Programme 2026-2033
Parmi les nouveautés proposées : des dialogues citoyens itinérants annuels pour la reddition de comptes, avec élus locaux, chefs traditionnels, leaders religieux, organisations de femmes et de jeunes ; un renforcement de la participation citoyenne dans les politiques publiques ; une modernisation du processus électoral (dématérialisation pour plus de transparence) ; une gouvernance numérique équilibrée (cybersécurité sans atteinte aux libertés). La technologie est traitée comme un levier transversal, pour fluidifier les services publics, réduire la corruption et rapprocher l’État des citoyens.
Une campagne sous le signe de la jeunesse et de l’unité
Romuald Wadagni répète souvent que la jeunesse – plus de 60 % de la population a moins de 25 ans – est « notre atout principal ». Lors de ses interventions, il met en avant la confiance à accorder aux jeunes, tout en valorisant l’expérience accumulée ces dernières années. Le duo Wadagni-Talata associe compétence technique et ancrage géographique (Mariam Chabi Talata, figure du Nord).
Le contexte politique reste tendu. L’opposition dénonce un système de parrainage qui exclut les voix dissidentes. Paul Hounkpè se présente comme une alternative modérée, plaidant pour le dialogue. Mais avec un seul rival officiel, le scrutin s’annonce dominé par la majorité sortante.
Vers le 12 avril : un scrutin qui dira si la continuité convainc
Le 21 mars 2026 n’était pas seulement une présentation de programme ; c’était un rendez-vous pour mobiliser. La salle était pleine, les réseaux sociaux bruissaient de hashtags #PlusLoinEnsemble, #RoW2026, #Bénin2026. Wadagni y a réaffirmé que le développement doit profiter à chacun, « où qu’il soit ».
Reste à voir si ce message de continuité rassurante, porté par un bilan économique solide mais critiqué sur le plan de l’inclusion et des libertés, convaincra les électeurs. Le Bénin, stable institutionnellement dans une région troublée, mise sur la rigueur et la cohésion pour avancer. Le 12 avril dira si « plus loin, ensemble » résonne comme une promesse crédible pour les Béninoises et Béninois.