À la tête de Porteo Group, il relie les territoires tout en ouvrant des portes à l’éducation et à la santé. Un parcours qui mêle bitume et Espoir…
Un matin de décembre 2025 à Toumodi, petite ville au centre de la Côte d’Ivoire, sous un soleil déjà chaud, Hassan Dakhlallah assiste à la remise de deux blocs de toilettes flambant neufs au Lycée Moderne 1. Pas un grand chantier, pas de ruban tricolore géant, mais des élèves et des professeurs qui sourient vraiment. « Ces toilettes changent la vie des filles qui restaient chez elles pendant leurs règles », confie une enseignante à un journaliste local. Ce jour-là, c’est la Fondation PORTEO qui agit – et derrière elle, l’homme discret qui dirige Porteo Group depuis Abidjan.Quelques mois plus tôt, en mars 2025, on le voit à Washington lors des réunions du FMI et de la Banque mondiale, plaidant pour que les entreprises africaines prennent leur place dans les grands projets d’infrastructure. Entre ces deux scènes – un lycée de province et une salle de conférence internationale –, se dessine le portrait d’un entrepreneur qui refuse de choisir entre construire des routes et construire des vies.
D’un pays en reconstruction à un groupe panafricain
Hassan Dakhlallah lance son aventure en 2012, juste après la crise post-électorale qui a laissé la Côte d’Ivoire exsangue. Il crée NSE.CI, une petite structure dédiée aux travaux routiers et au génie civil. L’idée est simple : il faut reconnecter les villages, fluidifier les échanges, redonner du souffle à l’économie. Le pays a besoin de tout reconstruire ; lui choisit de commencer par les routes.
En 2020, l’entreprise change de nom et devient Porteo Group. C’est le moment où l’ambition régionale prend forme. Aujourd’hui, le groupe est présent en Côte d’Ivoire bien sûr, mais aussi au Bénin, au Togo, au Sénégal et au Gabon. Plusieurs milliers de salariés – plus de 3 500 rien qu’en Côte d’Ivoire –, un parc impressionnant d’engins, plus de 3 000 km d’infrastructures réalisées. En 2023, le chiffre d’affaires avoisinait les 285 milliards de FCFA (environ 436 millions d’euros). Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes, mais qui cachent une réalité plus concrète : des tronçons qui réduisent les temps de trajet de plusieurs heures, des camions qui circulent sans s’enliser, des marchés qui revivent.
Hassan Dakhlallah aime rappeler une conviction qu’il répète souvent : « L’Afrique a les ressources, les talents et l’énergie pour bâtir son propre avenir. » Cette phrase, prononcée dans plusieurs interviews, résume son approche : ne pas attendre les majors étrangères, mais produire localement, former sur place, intégrer toute la chaîne.
Un bâtisseur qui maîtrise sa chaîne
Le secret de Porteo ? Une intégration verticale qui fait envie à beaucoup. L’entreprise produit elle-même une partie de ses matériaux – enrobés, granulats –, ce qui lui permet de tenir les délais même quand les ports saturent ou que les pluies s’éternisent. Au Bénin, elle a doublé des voies essentielles ; au Gabon, elle pilote le futur centre national de données, un projet qui touche à la souveraineté numérique. En Côte d’Ivoire, elle a contribué aux infrastructures post-CAN 2023, facilitant les flux logistiques.
Cette croissance rapide ne va pas sans questions. En fin 2024, une enquête judiciaire française s’ouvre à Nanterre pour des soupçons de corruption d’agents publics étrangers et blanchiment, liée à certains contrats ivoiriens, dont l’hôpital de Bingerville. L’affaire est toujours en instruction en 2026 ; Hassan Dakhlallah n’a pas fait de commentaire public. Des observateurs notent que, dans ce secteur, les relations avec les pouvoirs publics sont inévitables et que la concurrence est rude. D’autres soulignent simplement que Porteo crée des milliers d’emplois directs et indirects, forme des jeunes aux métiers du BTP et paie ses impôts localement.
La Fondation PORTEO : quand le bitume rencontre l’humain
Ce qui distingue vraiment Hassan Dakhlallah, c’est son refus de séparer business et engagement. La Fondation PORTEO, lancée pour « bâtir un avenir meilleur pour tous », agit sur quatre fronts : éducation, santé, autonomisation économique et environnement.
En éducation, les chiffres parlent : des dizaines de salles de classe construites ou rénovées en 2025, plus de 7 500 kits scolaires distribués, des cantines scolaires autonomes installées pour que les enfants mangent à midi et restent en cours l’après-midi. À Danané, à Séguéla, à San Pedro, des écoles sortent de terre ou retrouvent une seconde jeunesse. Des bourses aident de jeunes étudiants vulnérables ; des partenariats avec des centres de formation préparent aux métiers de demain.
En santé, l’impact est tout aussi tangible. La Fondation a construit ou réhabilité des centres dans des zones oubliées, donné du matériel médical d’urgence (tables d’anesthésie, analyseurs hématologiques), pris en charge des enfants atteints de pathologies lourdes – spina bifida, tumeurs, drépanocytose. En 2025, elle a couvert 24 régions sur 31 en Côte d’Ivoire, aidé des centaines de patients via un fonds d’urgence médicale. « Nous devons construire des opportunités pour les plus vulnérables », dit simplement Hassan Dakhlallah.
L’autonomisation des femmes et des jeunes complète le tableau : micro-projets, coopératives, soutien aux artisans. Et toujours cette attention à l’environnement : réduction de l’empreinte carbone des chantiers, pratiques plus durables.
Un modèle qui inspire et interroge
Porteo regarde maintenant plus loin : agro-industrie, numérique, corridors logistiques. Les partenariats se multiplient – avec la Banque africaine de développement, des institutions américaines, des acteurs angolais. Le projet gabonais de data center montre cette diversification vers les infrastructures critiques de demain.
Comparé aux grands groupes marocains ou nigérians, Porteo se singularise par son ancrage ouest-africain et son engagement philanthropique intégré. En Côte d’Ivoire, où le BTP pèse environ 8 % du PIB, un tel acteur aide à juguler le chômage des jeunes. Mais des voix appellent à plus de transparence sur les marchés publics et à évaluer la pérennité des impacts sociaux une fois les bulldozers partis.
Bâtir, et laisser une trace
Hassan Dakhlallah incarne une génération d’entrepreneurs africains qui ne veulent plus opposer profit et impact. Ses routes relient les gens ; sa Fondation ouvre des chemins vers l’école et la santé. Dans un continent qui doit encore combler un immense déficit infrastructurel tout en luttant contre la pauvreté, son parcours pose une question simple et profonde : peut-on bâtir durablement sans bâtir humainement ?
Les réponses viendront avec le temps – avec les prochains chantiers, l’évolution des règles du jeu et la capacité à transmettre ce modèle ailleurs. Pour l’instant, à Abidjan comme à Toumodi, on voit un homme qui continue d’avancer, un bitume après l’autre, une vie transformée après l’autre. Et qui, sans faire de bruit, trace déjà des chemins vers un avenir un peu moins inégal.
Joel Ladislas

