Côte d’Ivoire : le blanchiment d’argent est un fléau qui contribue à la flambée des prix et à l’asphyxie de l’économie

Membre de la liste grise du GAFI d’octobre 2024 et sur la liste noire de l’Union européenne, la Côte d’Ivoire enregistre chaque année, 1 300 milliards de FCFA d’envolées fiscales (légales) – l’équivalent de plusieurs budgets d’État – qui soutiennent une inflation artificielle provoquant une flambée majeure du coût du logement pour la plupart des citoyens.

Abidjan décembre 2025. Dans le quartier résidentiel de la 7e tranche de Cocody-Gre, un immeuble de standing ultra récent présente des appartements T2 à un million de FCFA par mois. Il y a quinze ans, un pavillon de qualité équivalente était loué 250 000 FCFA, à un moment donné de la période de son existence (avant de répondre aux exigences du marché pour l’« immobilier de luxe »). Aujourd’hui, ces prix équivalent à des prix multipliés par quatre ou cinq, par rapport aux salaires médians qui stagnent, pour la plupart, autour de 350 000 à 600 000 FCFA. « Cet argent, c’est pas de la paille classique », résume discrètement Justin Bahi spécialiste de la conformité bancaire à l’Agence française de développement (AFD). L’immeuble, bien que souvent vide, contribue à produire des faux « loyers » afin de réinjecter dans la légalité des fonds, en provenance du trafic de narcotique, de la corruption mission douanière, de la fraude fiscale.

La manœuvre, ce mécanisme, qu’invente pour la première fois au monde le blanchiment d’argent, n’apporte rien de novateur pour la Côte d’Ivoire. Sauf depuis octobre 2024, la Côte d’Ivoire en souffre : mise sur la liste grise par le Groupe d’action financière (GAFI), sur la liste noire par l’Union européenne des pays à haut risque. La Côte d’Ivoire, qui pèse 40 % du PIB de l’UEMOA, avec une croissance annuelle de 6,27 % dans la dernière décennie, est sous surveillance internationale. Les flux entrants surveillés par SWIFT, suscitent l’hésitation des investisseurs. L’État perd chaque année 1 300 milliards de FCFA soit plus de 5 600 à 6 000 milliards sur cinq ans, selon les chiffres de l’autorité de la bonne gouvernance rapportés par l’expert. Un manque à gagner supérieur à la richesse produite par l’État ivoirien, 44 milliards de FCFA pour un budget annuel, représenté par un budget de 44 milliards, selon l’avis, au niveau estimation annuelle, de l’autorité de la bonne gouvernance citée par l’expert.

 Un « serpent de mer » aux trois étapes classiques

Justin Bahi, ancien étudiant au Centre de formation bancaire de Paris, titulaire d’un MBA en management des risques de l’université Paris-Dauphine et auteur de La criminalité financière, bilan et perspectives des actions de lutte du secteur financier (Londres), retrace avec précision un processus qu’il connaît bien pour l’avoir pratiqué pendant quatre ans comme responsable du contrôle de gestion pour Orange Bank, Groupama (aujourd’hui Humanis), HSBC ou encore BNP Paribas.

« Le blanchiment, c’est un dispositif à travers lequel, de manière légale, on introduit l’argent sale dans l’économie officielle. » Justin Bahi

Il propose une approche en trois phases et s’appuie sur le cycle de la machine à laver : le placement (les fonds illicites sortent la caisse), le superposition ou layering (on brouille les pistes avec des transactions compliquées) et l’intégration (l’argent blanchi est réinjecté sous forme d’investissements légitimes).

Au départ, tout n’était que marché noir : trafic de drogue dans le golfe de Guinée, corruption (un douanier couvre ses yeux contre 20 millions de FCFA), transactions immobilières massif, en espèces dans le BTP.

« En Côte d’Ivoire, beaucoup de transactions immobilières se font en cash. Mais d’où vient ce cash ? », interroge Justin Bahi .

Par ailleurs, la Côte d’Ivoire est une plateforme d’expédition pour la cocaïne sud-américaine en direction de l’Europe. Ce n’est pas un phénomène nouveau : dans les années 20, Al Capone mêlait dans ses laveries automatiques à Chicago des recettes d’alcool de contrebande aux recettes légales. Le GAFI est né en 1989 à Paris, il instituait la lutte sur la base de recommandations à suivre par les États. La Côte d’Ivoire a été placée en surveillance précisément car ses régulations étaient jugées « poreuses ». Le Sénégal est sorti de la liste grise le même mois d’octobre 2024. « Cela appelle une attention renforcée dans un suivi de tous les flux entrants », indique Bahi. Conséquence directe : une image passablement dégradée, un risque réputationnel fort et des investissements directs étrangers freinés.

Justin Bahi

Une économie gangrenée : inflation, évasion fiscale et mains crimi­nelles

Les chiffres sont éloquents. Selon le rapport de l’autorité de la bonne gouvernance, redoublé par Justin Bahi , la perte annuelle consécutive à la fraude fiscale est évaluée à 1 300 milliards de FCFA, c’est-à-dire environ 30 % du budget de l’État. « Cet argent échappe à l’impôt, et n’est pas utilisé pour financer les hôpitaux, les universités, ou les salles de sport qui manquent tant dans ces zones reculées », déplore l’expert. Il faut aussi parler des failles du domaine fiscal permettant la fraude fiscale, ou bien – pour ceux qui sont passés à l’évasion fiscale – des sociétés-écrans, logeant à Maurice ou en Suisse. Mais l’impact le plus visible est l’inflation. Dans la pierre, les loyers sont devenus prohibitifs : dans des quartiers prisés, ils ont doublé ou triplé en moins de 5 ans. Des immeubles entiers sont vides, et leurs propriétaires déclarent pourtant des revenus locatifs mensuels. “D’où vient cet argent ?‘’, répète Justin Bahi . Chez les afro-influenceurs ou chez les artistes c’est donc le même tableau donc : une cylindrée à 100 millions, ou une montre à 10 millions : alors que leurs cachets sont en moyenne de peu de plus de 2 millions la semaine ‒ même en cumulant les cachets, impossible d’amortir ces acquisitions « Un artiste qui épargne 1 million le mois pendant un an, n’achète pas une voiture à 100 millions en ne vivant que de revenus légaux », illustre le consultant.

« Cet argent échappe à l’impôt, et n’est pas utilisé pour financer les hôpitaux, les universités, ou les salles de sport qui manquent tant dans ces zones reculées »

La corruption en milieu ordinaire – le policier ou le douanier qui ferme les yeux contre une enveloppe – nourrit le circuit. « Cet argent, il faut bien le justifier et l’utiliser », rappelle Bailly. Le résultat est une plus grande défiance des acteurs vis-à-vis des institutions financières et une mauvaise allocation des ressources. L’État n’accèdent pas aux capitaux nécessaires à la réalisation de projets structurants. Une étude de la Fondation Konrad Adenauer sur la lutte contre le blanchiment dans la zone des pays intermédiaires confirme que la Côte d’Ivoire a organisé des tables rondes et a renforcé la réglementation par l’intermédiaire de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Mais l’application est imparfaite. « On a les textes, mais chacun vient avec sa mallette de 10 ou 20 millions et corrompt qui il veut», résume crument Bailly. La cellule nationale de traitement des informations financières (SINTIF) manque de moyens et d’autonomie. Quant à la justice, elle n’arrive pas à confisquer les biens quand elle agît : en Europe, le blanchiment, en tant que tel est punie de cinq ans de prison et de 315 000 euros d’amende si les cas sont classés simples et de 10 ans et 750 000 dans le cadre des cas aggravés.

Des mesures insuffisantes face à une menace mondiale

« il faut que tout le monde y mette du sien – banques, assurances, justice, douanes »

En conséquence, les autorités en Côte d’Ivoire ont commencé à réagir, en renforçant les contrôles bancaires, mobilisant la douane et la police ou en coopérant avec les instances internationales. Mais, prévient l’expert, « il faut que tout le monde y mette du sien – banques, assurances, justice, douanes ». Le Sénégal a ouvert la voie en sortant de la liste grise en un an grâce à la mise en œuvre d’une mobilisation coordonnée. À l’échelle mondiale, le mal demeure pourtant incommensurable.

Justin Bahi avance un chiffre sidérant : la criminalité financière entraînerait chaque année entre 2 900 et 3 000 milliards d’euros de fonds blanchis, soit l’équivalent du PIB français. « Ce n’est pas insurmontable, mais il faut des experts et des outils intelligents », conclut-il. Dans son livre et dans les travaux de sa thèse actuellement en cours sur l’IA et le big data, il prône une approche comportementale : les banques pourraient, avec l’aide de l’IA, repérer les anomalies sur la base du profil de risque de chaque client plutôt qu’au travers d’une alerte traitée de manière systématique.

Justin Bahi

Vers une union nationale ?

La Côte d’Ivoire ne vit pas l’exclusivité des souffrances décrites. C’est le sort de nombreux pays en développement. Mais la position stratégique du pays, qui est à la fois premier producteur mondial de cacao, et port-hub, exacerbe les enjeux. Sortir de la liste grise signifiera des réformes législatives et, plus, une volonté politique réelle de remonter les auteurs, de confisquer les actifs et de restaurer le crédit d’investisseurs. Justin Bahi , après avoir passé trente et un ans en Europe, se dit en attente de « voir se créer les opportunités » pour mettre son expertise au service de son pays. Il a déjà lancé un groupe de réflexion « Intégrité financière à 360 degrés ». D’autres experts ivoiriens de la diaspora pourraient le suivre. Encore faut-il que l’Etat leur ouvre la porte.

En attendant, le serpent de mer poursuit sa route. Les immeubles vides font toujours des loyers fictifs, les voitures de luxe continuent de circuler dans Abidjan et les listes grises et noires hantent l’avenir. La question n’est plus de savoir si le blanchiment gangrène l’économie ivoirienne, mais si la mobilisation sera à la hauteur du fléau. Comme l’expert le répète : « à un moment donné, il faut balayer devant sa porte. »

Fée Essenam

Sources principales

• Entretien avec Justin Bahi, Actupeople.net, 5 décembre 2025.

• Rapport publié par l’autorité de la bonne gouvernance (cité par J. Bahi).

• Etude de la Fondation Konrad Adenauer sur le blanchiment des capitaux dans les pays à revenu intermédiaire. • Recommandations du GAFI (1989-2024).

• Liste des pays tiers à hauts risques de l’Union européenne (octobre 2024).

• Ouvrage de Justin Bailly, La criminalité financière, éditions Londres.

• Données de la BCEAO et du SINTIF (via l’expert).

• Données mondiales sur la criminalité financière (estimations 2025 relayées par J. Bahi).

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