Du technocrate formé chez Deloitte au dauphin désigné de Patrice Talon, le candidat de la majorité présidentielle présente son projet « Plus loin, ensemble » pour transformer les succès macroéconomiques en progrès concrets pour les Béninois. À quelques semaines du scrutin du 12 avril 2026, cet homme de chiffres tente de convaincre par la proximité et la confiance partagée.
Cotonou, 21 mars 2026. Au Palais des congrès, Romuald Wadagni s’avance sous les applaudissements. À 49 ans, l’actuel ministre d’État chargé de l’Économie et des Finances n’est plus seulement l’artisan discret des réformes budgétaires de ces dix dernières années. Ce jour-là, il présente officiellement son projet de société intitulé « Plus loin, ensemble », feuille de route pour le septennat 2026-2033.
Quelques jours plus tard, le 27 mars, il lance sa campagne officielle non pas depuis la capitale économique, mais à Kandi, dans le nord du pays, aux côtés de sa colistière Mariam Chabi Talata. Ce choix n’est pas anodin : il signale une volonté d’aller à la rencontre des populations les plus éloignées de Cotonou. Face à lui, un seul adversaire validé, Paul Hounkpè. La présidentielle du 12 avril approche dans un Bénin qui a connu une croissance soutenue, mais qui reste confronté aux attentes quotidiennes de sa jeunesse et de ses territoires ruraux.
Ce parcours et cette campagne racontent une histoire humaine : celle d’un homme habitué aux tableaux de bord et aux négociations internationales qui apprend, sur le terrain, à parler directement aux Béninois. Comment un gestionnaire rigoureux devient-il un candidat capable de mobiliser ? L’observation de ces dernières semaines offre des éléments de réponse.
Dix années de rigueur budgétaire qui ont changé le visage du Bénin
Romuald Wadagni n’est pas issu du sérail politique traditionnel. Né en 1976 à Lokossa, dans le Mono, il a suivi un chemin classique pour un expert-comptable : baccalauréat scientifique au Bénin, master en finances à Grenoble où il sort major, certification CPA aux États-Unis, formation à Harvard. Pendant dix-sept ans, il travaille chez Deloitte, devenant l’un des plus jeunes associés en France avant de diriger les opérations en République démocratique du Congo.
En 2016, Patrice Talon le nomme ministre de l’Économie et des Finances à seulement 39 ans. Il occupe ce poste sans interruption, élevé au rang de ministre d’État en 2021. À son arrivée, le pays sort d’années difficiles : croissance faible, déficit budgétaire élevé. Dix ans plus tard, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le budget national a plus que triplé, dépassant les 3 000 milliards de FCFA. La croissance, qui stagnait autour de 1,8 % en 2015, s’est installée durablement entre 6 et 8 % ces dernières années. Le revenu par habitant a progressé de près de 50 %. Le déficit budgétaire a convergé vers la norme de l’UEMOA.
Le FMI et la Banque africaine de développement ont salué à plusieurs reprises cette trajectoire, qualifiant le Bénin de modèle de discipline budgétaire et de résilience en Afrique de l’Ouest. Wadagni lui-même résume souvent son action en une phrase simple : « Vous m’avez confié votre argent, je l’ai géré avec sérieux et rigueur. »
Pourtant, ces succès macroéconomiques ne suffisent plus. La jeunesse, qui représente plus de 60 % de la population, attend des emplois concrets. Les régions intérieures espèrent un développement qui ne profite pas seulement à Cotonou et à son port. C’est précisément sur ce point que la campagne de Wadagni tente de faire la jonction entre bilan et promesses futures.
« Plus loin, ensemble » : un projet qui passe de la macroéconomie aux territoires
Le 21 mars, devant un public composé de responsables politiques, cadres, militants et représentants d’associations, Wadagni détaille son projet autour de trois idées forces : le bien-être social, la création de richesses et la cohésion nationale.
L’élément le plus concret est la division du pays en six pôles de développement correspondant aux anciens grands ensembles territoriaux : Atlantique-Littoral, Ouémé-Plateau, Zou-Collines, Mono-Couffo, Borgou-Alibori et Atacora-Donga. Chaque pôle doit valoriser ses atouts spécifiques à travers l’agriculture, l’industrie de transformation, le tourisme et l’innovation. L’objectif affiché est de créer des opportunités locales, particulièrement pour les jeunes, afin qu’ils n’aient plus à migrer massivement vers les grandes villes.
Wadagni insiste sur la confiance à accorder à cette jeunesse. Il évoque une plateforme nationale d’inclusion financière qui permettrait d’obtenir un crédit en 48 heures via le téléphone, facilitant l’entrepreneuriat, surtout féminin. Il parle aussi de mécanisation agricole et de partage des gains pour financer la santé et la retraite des producteurs.
Lors du lancement de campagne à Kandi le 27 mars, puis dans les étapes suivantes à Banikoara, Ségbana, Parakou ou Tanguiéta, le ton est plus direct. Devant des milliers de personnes, il répète : « Si nous pouvons nous faire confiance, nous irons plus loin ensemble. » Il évoque son attachement personnel à ces régions et promet que le développement ne restera pas une affaire de chiffres à Cotonou, mais se traduira dans la vie quotidienne.
Mariam Chabi Talata, vice-présidente sortante originaire du Nord, apporte à ce duo une légitimité géographique et une présence féminine forte. Leur campagne commune montre une volonté de rassembler au-delà des clivages habituels.
Une mue politique en cours : du gestionnaire à l’homme de proximité
Ce qui frappe dans cette campagne, c’est l’effort visible de Wadagni pour sortir de son image d’homme des chiffres. Habitué aux réunions techniques et aux discussions avec les institutions internationales, il se retrouve désormais sur des stades et des places publiques, à écouter des enseignants aspirants à Tanguiéta ou des jeunes entrepreneurs.Des observateurs béninois notent cette évolution. Le technocrate apprend à raconter une histoire plus humaine : celle d’un pays qui a stabilisé ses finances et qui peut désormais investir dans le social et les territoires. Il assume la continuité avec Patrice Talon tout en promettant une nouvelle étape, plus inclusive.
L’opposition, à travers Paul Hounkpè, critique un système qui limite le pluralisme et pointe les inégalités persistantes. Wadagni répond en insistant sur la transparence, la reddition de comptes et la participation citoyenne. Il promet des dialogues annuels avec les élus locaux, les chefs traditionnels, les leaders religieux et les organisations de jeunes et de femmes.Sur la scène internationale, son parcours – formation en France, expérience chez Deloitte Paris – est perçu comme une garantie de sérieux par les partenaires européens. Dans une région où plusieurs pays font face à des instabilités, le Bénin apparaît comme un îlot de continuité institutionnelle.
À l’approche du 12 avril : entre bilan et attentes populaires
À trois semaines du vote, la campagne du duo Wadagni-Talata s’intensifie. Les meetings se multiplient dans le nord, puis dans d’autres régions. Le message reste cohérent : capitaliser sur les acquis économiques pour réduire la pauvreté, créer des emplois locaux et renforcer la cohésion.

Des jeunes rencontrés sur le terrain expriment à la fois de l’espoir et des exigences. Ils saluent l’idée d’industries régionales et de crédits rapides, mais demandent des formations concrètes et des résultats rapides. Wadagni en est conscient ; il répète que le développement doit se sentir dans chaque ménage.La question qui traverse cette campagne est profondément humaine : la rigueur qui a redressé les finances publiques peut-elle maintenant améliorer le quotidien des familles ? Peut-elle donner à une jeunesse nombreuse le sentiment d’avoir sa place dans le pays ?
Une transition qui se joue sur la confiance
Au soir du 12 avril, les Béninois diront s’ils font confiance à cet homme pour aller « plus loin, ensemble ». Romuald Wadagni incarne une trajectoire rare en Afrique : celle d’un expert qui, après avoir géré avec succès les deniers publics, tente de convertir cette compétence en leadership politique durable.Son projet n’est pas révolutionnaire ; il est pragmatique. Il mise sur la continuité raisonnée, l’ancrage territorial et la mobilisation de la jeunesse. Sa campagne, commencée loin de Cotonou, montre qu’il a compris la nécessité d’être proche des réalités vécues.
Reste à savoir si cette mue – du gestionnaire rigoureux à un leader écouté – suffira à emporter l’adhésion populaire. Le Bénin, pays attachant et résilient, jugera sur pièces. Pour l’instant, Wadagni a réussi à transformer un bilan technique en récit collectif. C’est déjà, en soi, une étape significative dans une vie publique qui continue de s’écrire.
Roland Renaud









